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Histoires de filles Autoportraits et mythologies aux miroirs

Histoires de filles Autoportraits et mythologies aux miroirs

Cécile Camart
2002

A l’Ecole nationale de la photographie d’Arles, Mireille Loup revendiquait déjà son penchant pour le ton tragi-comique. Curieuse et avide de théorie, elle écrit un mémoire sur le « contre-sérieux », nourri en partie de recherches préliminaires sur Marcel Broodthaers, à Bruxelles. Fascinée par l’articulation sémiotique du texte et de l’image, elle réalise alors ses premiers livres d’artiste autobiographiques, comme Un jour il faudra que je pense à me marier (1994). Dès l’âge de dix ans, elle se rendait une fois par semaine dans la cabine d’un photomaton et classait dans des albums l’accumulation de ses identités. Une de ses premières séries trouve ses origines dans ces rituels d’enfance.

Chacun de mes visages, commencée en 1992, est une recherche autobiographique en work in progress. Elle se compose aujourd’hui de 85 portraits – mis en scène ou non – de l’artiste, disposés en frise sans chronologie. Suivant un cadrage récurrent, serré autour de son visage, tous les genres en photographie sont exploités, jusqu’aux mises en scènes les plus rocambolesques et drolatiques. Cette série importante constitue la clef de voûte d’un corpus déjà très cohérent, où domine la maîtrise du mode narratif.

 

Mireille Loup pratique l’art du scénario avec aisance. Christophe, Anne, ma photographe et leurs amis (1991-97) rassemble six récits micro-fictionnels, conçus à l’origine comme des story-boards. Les photographies mettent en scène des personnages inspirés de son autobiographie, à qui l’artiste attribue des légendes absurdes ou des clins d’œil aux références contemporaines : Cindy faisait des autoportraits en Bacchus. Une autre série de photographies, De ces couples qui se sont tant aimés (1998), propose cinq situations amoureuses, bucoliques ou citadines, véritables variations sur l’appropriation des clichés romantiques. Lorsque Mireille Loup imagine une version contemporaine du mythe de la citrouille (l’Homme à la courge, 1999), elle rend hommage aux films dont elle partage l’univers, comme les Enfants du paradis et la Bergère et le ramoneur. La vidéo lui permet de prolonger cette démarche. Influencée par un père chanteur d’opéra, elle est très tôt immergée dans l’univers de la comédie. Dans la trilogie Henri (1994), Henri II, le Retour (1998), Henri III, la Chute (1999), elle incarne différents stéréotypes féminins suivant une série de saynètes humoristiques (déclaration d’amour, vie de couple, séparation) où elle s’adresse à un personnage fictif, Henri. On découvre encore les portraits multiples de l’artiste dans Achetons français (1998), contre-pied et satire du système D – en lien direct avec deux livres d’artistes, Réflexion d’une artiste subventionnée par le RMI, et Réflexion d’une vacataire au chômage technique (1997)[1].

 

Mireille Loup domine surtout l’orchestration de complexes installations visuelles et sonores. Après Hyper (1998), gamme polyphonique et polysémique en hommage au père, elle s’adresse cette fois à la mère. Avec Une femme de trente ans (1999-2001), elle propose la reconstitution de la vie d’une femme imaginaire. Point de départ du projet, la nouvelle[2] s’inspire de la vie de trois femmes (l’artiste elle-même, sa mère, son modèle Anne Savi), et réfère au célèbre récit d’Honoré de Balzac, la Femme de trente ans (1828-1842), composé sur commande d’un éditeur désireux de rassembler six nouvelles de l’écrivain relatives à trois femmes différentes[3]. Sur les photographies en couleur disposées en frise, l’héroïne jouée par Anne Savi dévoile au spectateur les instants de sa vie mystérieuse[4], avant sa disparition brutale – énigme de la nouvelle. Une vidéo tournée en style documentaire vient conforter le caractère policier de cette intrigue, à l’aide de témoignages fictifs de l’entourage de l’héroïne. Certaines clefs de la fiction émergent, comme la récurrence d’un portrait photographique en noir et blanc de la mère de l’artiste – de l’héroïne ? – à l’âge de six ans. Un double hommage, en somme, à la mère et à Roland Barthes : « J’observais la petite fille et je retrouvais enfin ma mère. »[5].

 

Cecile Camart,

in art press hors série : « Fictions d’Artistes », avril 2002

[1] Les livres d’artiste de Mireille Loup, en exemplaires très limités et rarement montrés, représentent une part non négligeable de son œuvre – en tant que pratique proche de celle du journal intime – et symbolisent l’unité cohérente de sa démarche depuis 10 ans.

[2] Mireille Loup, Une femme de trente ans, Paris, Trézélan, Filigranes Editions, 2001. Voir le site web associé à l’installation : http://femme30ans.free.fr primé au Festival International du Film de l’Internet (FIFI) de Lille.

[3] Mireille Loup précise ainsi sa proposition : « Tandis que Julie, l’héroïne de Balzac, se voit enfermée à vie par un mariage déçu, la femme de trente ans actuelle est libre de partir sans culpabilité à la recherche d’un amour qu‘elle ne rencontrera sans doute qu’une seule fois, ou peut-être jamais (…). Mais elle sera seule responsable, seule détentrice de son libre arbitre, face à un appel affectif qui parlerait d’inconfort moral, enivrant, épuisant. »

[4] Le visage de l’homme sans nom qui accompagne parfois la jeune femme apparaît toujours brouillé sur les photographies, renvoyant à son absence et à la solitude de l’héroïne.

[5] Roland Barthes, la Chambre claire, Cahiers du Cinéma / Gallimard / Seuil, 1980.

Histoires de filles Autoportraits et mythologies aux miroirs

Histoires de filles Autoportraits et mythologies aux miroirs

Cécile Camart
2002

A l’Ecole nationale de la photographie d’Arles, Mireille Loup revendiquait déjà son penchant pour le ton tragi-comique. Curieuse et avide de théorie, elle écrit un mémoire sur le « contre-sérieux », nourri en partie de recherches préliminaires sur Marcel Broodthaers, à Bruxelles. Fascinée par l’articulation sémiotique du texte et de l’image, elle réalise alors ses premiers livres d’artiste autobiographiques, comme Un jour il faudra que je pense à me marier (1994). Dès l’âge de dix ans, elle se rendait une fois par semaine dans la cabine d’un photomaton et classait dans des albums l’accumulation de ses identités. Une de ses premières séries trouve ses origines dans ces rituels d’enfance.

Chacun de mes visages, commencée en 1992, est une recherche autobiographique en work in progress. Elle se compose aujourd’hui de 85 portraits – mis en scène ou non – de l’artiste, disposés en frise sans chronologie. Suivant un cadrage récurrent, serré autour de son visage, tous les genres en photographie sont exploités, jusqu’aux mises en scènes les plus rocambolesques et drolatiques. Cette série importante constitue la clef de voûte d’un corpus déjà très cohérent, où domine la maîtrise du mode narratif.

 

Mireille Loup pratique l’art du scénario avec aisance. Christophe, Anne, ma photographe et leurs amis (1991-97) rassemble six récits micro-fictionnels, conçus à l’origine comme des story-boards. Les photographies mettent en scène des personnages inspirés de son autobiographie, à qui l’artiste attribue des légendes absurdes ou des clins d’œil aux références contemporaines : Cindy faisait des autoportraits en Bacchus. Une autre série de photographies, De ces couples qui se sont tant aimés (1998), propose cinq situations amoureuses, bucoliques ou citadines, véritables variations sur l’appropriation des clichés romantiques. Lorsque Mireille Loup imagine une version contemporaine du mythe de la citrouille (l’Homme à la courge, 1999), elle rend hommage aux films dont elle partage l’univers, comme les Enfants du paradis et la Bergère et le ramoneur. La vidéo lui permet de prolonger cette démarche. Influencée par un père chanteur d’opéra, elle est très tôt immergée dans l’univers de la comédie. Dans la trilogie Henri (1994), Henri II, le Retour (1998), Henri III, la Chute (1999), elle incarne différents stéréotypes féminins suivant une série de saynètes humoristiques (déclaration d’amour, vie de couple, séparation) où elle s’adresse à un personnage fictif, Henri. On découvre encore les portraits multiples de l’artiste dans Achetons français (1998), contre-pied et satire du système D – en lien direct avec deux livres d’artistes, Réflexion d’une artiste subventionnée par le RMI, et Réflexion d’une vacataire au chômage technique (1997)[1].

 

Mireille Loup domine surtout l’orchestration de complexes installations visuelles et sonores. Après Hyper (1998), gamme polyphonique et polysémique en hommage au père, elle s’adresse cette fois à la mère. Avec Une femme de trente ans (1999-2001), elle propose la reconstitution de la vie d’une femme imaginaire. Point de départ du projet, la nouvelle[2] s’inspire de la vie de trois femmes (l’artiste elle-même, sa mère, son modèle Anne Savi), et réfère au célèbre récit d’Honoré de Balzac, la Femme de trente ans (1828-1842), composé sur commande d’un éditeur désireux de rassembler six nouvelles de l’écrivain relatives à trois femmes différentes[3]. Sur les photographies en couleur disposées en frise, l’héroïne jouée par Anne Savi dévoile au spectateur les instants de sa vie mystérieuse[4], avant sa disparition brutale – énigme de la nouvelle. Une vidéo tournée en style documentaire vient conforter le caractère policier de cette intrigue, à l’aide de témoignages fictifs de l’entourage de l’héroïne. Certaines clefs de la fiction émergent, comme la récurrence d’un portrait photographique en noir et blanc de la mère de l’artiste – de l’héroïne ? – à l’âge de six ans. Un double hommage, en somme, à la mère et à Roland Barthes : « J’observais la petite fille et je retrouvais enfin ma mère. »[5].

 

Cecile Camart,

in art press hors série : « Fictions d’Artistes », avril 2002

[1] Les livres d’artiste de Mireille Loup, en exemplaires très limités et rarement montrés, représentent une part non négligeable de son œuvre – en tant que pratique proche de celle du journal intime – et symbolisent l’unité cohérente de sa démarche depuis 10 ans.

[2] Mireille Loup, Une femme de trente ans, Paris, Trézélan, Filigranes Editions, 2001. Voir le site web associé à l’installation : http://femme30ans.free.fr primé au Festival International du Film de l’Internet (FIFI) de Lille.

[3] Mireille Loup précise ainsi sa proposition : « Tandis que Julie, l’héroïne de Balzac, se voit enfermée à vie par un mariage déçu, la femme de trente ans actuelle est libre de partir sans culpabilité à la recherche d’un amour qu‘elle ne rencontrera sans doute qu’une seule fois, ou peut-être jamais (…). Mais elle sera seule responsable, seule détentrice de son libre arbitre, face à un appel affectif qui parlerait d’inconfort moral, enivrant, épuisant. »

[4] Le visage de l’homme sans nom qui accompagne parfois la jeune femme apparaît toujours brouillé sur les photographies, renvoyant à son absence et à la solitude de l’héroïne.

[5] Roland Barthes, la Chambre claire, Cahiers du Cinéma / Gallimard / Seuil, 1980.