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Tout meurt, même la foi dans les images

Nicolas Mavrikakis
2013

Tout meurt, même la foi dans les images

Notre foi en la technologie frôle l’innocence. Il y a une vingtaine d’années on nous promettait que grâce au numérique nos images, nos textes, nos souvenirs allaient être protégés pour l’éternité. Que jamais ils ne se dégraderaient, que nous étions débarrassés des supports matériels et des inconvénients qu’ils représentaient. Nous y avons cru.

Au 19e siècle, il y a eu, à peu de chose près, le même type d’espoir. On a cru, entre autres, que par la photographie on allait pouvoir sauver pour la postérité la mémoire de cette époque. Pourtant nous savons très bien qu’il suffit de deux générations, parfois moins, pour que dans une famille, les photos des ancêtres ne soient plus clairement identifiables. Mais qui est donc cet homme en costume assis dans ce fauteuil ? Mais quel est donc le prénom de cette grand-tante avec cette robe en dentelle ?

La photographie a, tout comme les nouvelles technologies, failli à sa mission.

Maintenant, nous savons très bien que les photos et autres documents que nous conservons sur nos disques durs peuvent être corrompus ou risquent très vite de ne plus être lisibles. Certains tomberont dans l’oubli, tout simplement à cause des changements technologiques (disquette, lecteur jazz, VHS, DVD…).

La photographie du 19e siècle s’est certes mieux conservée que le kodachrome des années 60, mais elle nous confronte néanmoins à l’idée que rien ne résiste au temps (fragilité des plaques de verre, acidité du papier, usure des sels d’argent, dégradation par les rayons UV…).

Il faut remettre en question cette notion illusoire que l’on peut stocker la mémoire. Si l’on veut vraiment que celle-ci perdure, il faut qu’elle soit comme une « mémoire vive », c’est-à-dire réactivée, réactualisée continuellement. Il faut que l’histoire autant familiale que mondiale soit racontée par des parents aux enfants qui, eux-mêmes, la raconteront. Il faut que les photos anciennes soient commentées au sein de la famille qui les détient ou bien par des historiens qui en sont les dépositaires. Il faut que le savoir se transmette de génération en génération. Aucun support matériel ou prétendument immatériel ne peut remplacer ce travail de remémoration.

La technologie ne nous sauvera de rien. Elle ne nous sauvera ni de la mort, ni de l’oubli.

 

Enfanter le monde

Dès l’invention de la photographie, des techniques de 3D ont été développées. Bien avant le cinéma, il y eut la stéréoscopie inventée en 1838 par Charles Wheatstone et la technique anaglyphe élaborée par Ducos du Hauron en 1891.

Malgré le discours dominant, la réalité virtuelle n’est donc pas nouvelle.

La grande majorité l’a oublié et Mireille Loup réactive cette mémoire en réintroduisant cette technique photographique dans un travail contemporain. Ainsi, elle rend hommage à ces ancêtres de la photographie et ajoute sa contribution à ce rêve-là.

Invitée par le Conseil Général de l’Oise à se réapproprier les stéréoscopies de Charles Commessy (1856-1941) conservées aux Archives Départementales de l’Oise, Mireille Loup revisite, relit l’art du photographe et cette technologie avec des moyens actuels. En reprenant volontairement la technique anaglyphe, aussi ancienne, archaïque, qui a un côté vieillot, elle tente de nous faire prendre conscience qu’on n’atteindra jamais un double parfait du monde.

De tout temps, l’art et ses techniques (trompe-l’œil, perspective, photographie, cinéma, holographie, 3D etc.) ont réussi à nous faire croire momentanément qu’ils s’approchaient chaque fois davantage de l’illusion parfaite, de la copie intégrale de la réalité du monde. Le cas du grec Zeuxis et de ses raisins peints que les oiseaux auraient tenté de picorer tant ils semblaient réels, n’est qu’un exemple (célèbre) de cela.

Et chaque génération a ri de la précédente, du fait qu’elle avait pu être leurrée par des représentations si incomplètes. Qui de nos jours partirait en courant en voyant le film Entrée d’un train en gare de La Ciotat des Frères Lumières ? Déjà, les nouvelles générations ne sont plus totalement convaincues par les effets 3D du film Titanic qui pourtant ne date que de 1997.

C’est toujours le même jeu, et il y a fort à parier que jamais une époque n’arrivera à créer la parfaite et finale illusion.

La photographie aussi a incarné cette utopie-là, cet aspect presque magique de l’image, ne serait-ce qu’avec son apparition presque surnaturelle dans son bain de révélateur. Dans son approche de l’anaglyphe, Mireille Loup nous fait comprendre que, tout comme nos ancêtres, nous restons fascinés par cette magie de l’image, par ce tour de passe-passe qui fait qu’une représentation soudainement ressemble au réel. Elle met en scène ce plaisir quasiment enfantin de l’émerveillement devant l’apparition d’une perspective qui n’était pas là un instant plus tôt sans les lunettes rouge-cyan. Elle nous offre un instant l’illusion du pouvoir d’une possible transformation presque féerique des éléments. Elle nous replonge aussi dans l’univers de l’enfance, des livres où surgissent, se déplient des petits théâtres en carton.

 

Les images nous hantent

Mireille Loup en revient donc là.

Elle revient donc dans l’Oise, là, dans les mêmes lieux où des photos avaient été prises plus d’un siècle auparavant. Elle en revient donc là, sur ces technologies que ses prédécesseurs avaient utilisées. Elle revient là, sur des lumières et des compositions de plans qui habitent ces images anciennes.

Tout ne meurt donc pas. De cette mémoire qui s’efface sans cesse, il reste cependant des résidus.

Dans notre mémoire personnelle reste des résidus d’images, de souvenirs qu’il nous est impossible de définir exactement, qui parfois ne nous appartiennent même pas, proviennent en réalité d’une grand-mère qui nous les a racontés et que nous nous approprions malgré nous. La psychanalyse et la psychogénéalogie nous l’auront suffisamment prouvé. Cette mémoire résiduelle provoque en nous un sentiment d’étrangeté, de déjà-vu mystérieux, sensations sur lesquelles Mireille Loup joue et rejoue dans ses photographies.

À partir d’images du 19e siècle, où les individus visibles ne sont presque plus identifiables, elle recompose une autre histoire. Elle met en scène des comédiens et des modèles de l’Oise, et simule l’esthétique du cinéma fantastique américain des années 50 et des premiers films en 3D. Elle nous entraîne dans un univers fantomatique, imaginaire, mais où la mémoire résiduelle persiste.

Mireille Loup ne légitime pas l’existence du paranormal. À l’heure actuelle, les recherches (entre autres celles du mathématicien américain Edward Wittensur) sur la Théorie des Cordes, parlent pourtant d’un monde courbe à plusieurs dimensions où il y aurait des percées dans l’espace-temps, des ponts cosmiques ou des trous temporels. Et puis, nous entendons souvent parler de phénomènes étranges survenus dans un même lieu, comme si celui-ci possédait une mémoire propre et laissait filtrer des temporalités différentes. Enfant, nous avons tous cru que nous détenions de façon certaine des pouvoirs extraordinaires, mais non encore révélés et que les fantômes existaient bel et bien. Adulte, qui n’a jamais été témoin de ces hasards qui font sens lors de ces journées où rien ne va et tout s’enchaîne mal comme si le sort s’acharnait contre nous ou, au contraire, de ces journées fantastiques où le feu est toujours vert lorsqu’il s’agit que nous traversions la rue ? Qui n’a pas rencontré quelqu’un avec ce sentiment étrange de le connaître depuis longtemps déjà ?

Lorsque Mireille Loup revient sur les lieux du Musée départemental, sur la tour à nouveau entourée d’échafaudages comme elle l’était lorsqu’elle fut photographiée par Charles Commessy un siècle plus tôt, le temps semble nous faire signe. S’agit-il d’une inquiétante étrangeté digne de Freud ? S’agit-il d’un hasard signifiant, comme l’a expliqué Carl G. Jung, un phénomène de synchronicité caractérisé par la coïncidence significative d’un phénomène physique objectif avec un phénomène psychique (et ce, sans que l’on puisse imaginer une raison ou un mécanisme de causalité évident) ?

Le temps fait signe, et la photographe réactive la mémoire morte de ces lieux.

Grâce au tour de magie de la réalité virtuelle, grâce à l’émerveillement devant l’image en 3D, sans chercher à nous faire croire à l’invraisemblable ou au surnaturel, Mireille Loup nous invite à réfléchir à cette mémoire étrange des lieux.

C’était là. C’est là, encore un peu, tout proche de nous, plus que nous pourrions le croire au premier coup d’oeil.

Nicolas Mavrikakis, 2013

in "Anaglyph Mireille Loup", Livre d’art, éditions Images Plurielles, Marseille, 2016.

Nicolas Mavrikakis est commissaire d’expositions à Londres, Brooklyn, Lyon, Toronto, Montréal. Il est aussi critique d'art pour le journal Le Devoir et a publié dans de nombreuses revues (dont Spirale, ETC, Espace, Ciel Variable). Il est l’auteur de La peur de l’image (Éditons Nota bene, 2015). Il enseigne l'histoire de l’art au Collège Jean-de-Brébeuf à Montréal. Son passe-temps favori est l'assassinat d'artistes.